Antonin Jousse

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The Punishment, une esthétique du contrôle, 2019

Note de recherche sur le travail de Filippe Vilas-Boas



L’artiste Filippe Vilas-Boas réalise en 2017 une de ses œuvres majeures The Punishment (La punition). Cette installation présente un bras robotique installé à un bureau d’écolier pour y « écrire des lignes ». En effet, le robot est contraint de recopier sur les pages d’un bloc-notes « I must not hurt human » (« Je ne dois pas blesser un humain »). En fond sonore les bruits d’une cours d’école et d’enfants qui jouent. Non sans humour, Filippe Vilas-Boas met en scène un robot punit, à l’instar d’un enfant, obligé de recopier des lignes pour comprendre sa faute. Ou plutôt, comme nous le présente l’artiste, punit de manière préventive « au titre de son éventuelle désobéissance future ». Une référence évidente aux trois lois d’Isaac Asimov, en l’occurrence à la première, comme si, malgré l’interdiction, ce robot allait nécessairement commettre son péché originel. Je complète cette rapide description avec les mots de l’artiste tirés de son site internet :

« Anthropomorphisation d’anticipation, l’œuvre nous interroge non sans humour sur les relations homme-machine au moment même où les technologies se combinent, notamment robotique et intelligence artificielle. L’installation soulève les peurs que la robotique engendre pour mieux les déconstruire et surtout questionner la place de l’automatisation dans nos sociétés. Quel cadre physique, moral et juridique donner à cet usage ? Quelle école et au-delà, quel contrat social réinventer ? En ce début de siècle, les questions liées à l’automatisation se bousculent. Il va nous falloir y apporter, si possible collectivement, nos réponses. »

Dans ce traitement d’anticipation, Vilas-Boas nous montre une vision dystopique largement partagée par la science-fiction mais qui peut être détourné par l’apprentissage. Le robot est au stade de l’enfance, il apprend et doit bien apprendre. Il doit se conformer aux règles même par la force si cela s’avère nécessaire. J’ajouterais tout de même que l’installation ici nous présente une fiction, sous-entendant par-là que le robot joue un rôle. Il est programmé pour nous faire croire qu’il est puni. Ce qui est intéressant ici c’est qu’il devient un acteur jouant un personnage, celui du bon esclave, celui de l’enfant qui obéit.


L'autonomie de la machine

Revenons un instant sur le statut sous-jacent de la machine. Si cette dernière est punie, c’est parce qu’elle a fait une erreur ou qu’elle n’a pas bien fait sa tâche ; cela signifie qu’elle est supposée faire cette tâche d’une manière précise, mettant en avant le robot comme outil-esclave, réalisant à répétition une tâche que l’humain ne souhaite plus faire car trop pénible. Mais n’a-t-elle pas également le rôle inverse ? Ce bras robotique d’usine de la marque allemande Kuka n’est-il pas là pour préserver le lieu de travail de l’erreur humaine ? C’est en étant punie à la manière d’un enfant qu’elle comprend le comportement humain, qu’elle peut l’assister et éviter la crainte ultime qu’elle ne lui fasse du mal.

Celle-ci a commis une erreur, elle est sortie du programme, elle a gagné en autonomie. C’est justement cette autonomie que critique ici Filippe Vilas-Boas, à la fois comme l’élément à craindre mais surtout comme une autonomie fictionnelle, biaisée par le dispositif même. Le robot fait semblant d’être autonome en appliquant une tâche tout aussi répétitive. L’intelligence artificielle représentée par ce bras robotique est au stade de l’apprentissage, elle recopie et en même temps feint une possible autonomie. Cette esthétique de l’apprentissage est largement renforcée par la table d’écolier, le fond sonore et les lignes manuscrites, comme si ce robot apprenait à écrire comme enfant. L’anthropomorphisme nous renvoie à la fois à notre peur du robot mais nous met aussi en scène sa limite.


Une esthétique du contrôle

Le professeur a repris le contrôle sur l’élève ; le programmeur a réglé le programme. La machine a perdu, elle est punie par son créateur. L’homme a repris le contrôle sur elle. Oui mais, s’il la punit c’est parce qu’elle peut prendre certaines libertés ; une fois mise en route, le programmeur n’est plus tout à fait le contrôleur unique des gestes de sa machine. Il regarde son travail de programmation s’appliquer en espérant ne pas y avoir laissé des erreurs. C’est un jeu d’équilibre de contrôle qui se trame dans cette œuvre, l’équilibre entre l’humain et la machine.

De plus, l’artiste explique qu’il y a une forme d’asservissement inverse qui s’est construit dans cette installation (émission La suite dans les idées de Sylvain Bourmeau, 5 janvier 2019, « Une très artificielle intelligence artificielle » avec Antonio Casilli et Filippe Vilas-Boas). Dans les premières versions, Filippe Vilas-Boas était contraint de changer lui-même de feuille lorsque le robot en avait rempli une. Devenant l’esclave de la machine, ou le professeur obligé de vérifier constamment que la punition se passe bien. Même si cette difficulté technique a été repensée au fur et à mesure des versions de l’installation, elle fait partie de son histoire et de son esthétique. Toujours dans l’ambivalence de la relation entre les deux entités.

Ce bras robotique nous indique toujours l’idée de contrôle : comme ouvrier, envoi de commande, travail automatisé, capteurs ou gestion de données massives. Cette installation nous illustre la peur populaire de l’intelligence des machines et la tourne en dérision avec ce bras qui copie avec difficulté et maladresse sa punition. Par cette mise en scène, Filippe Vilas-Boas nous renvoie systématiquement à la relation indissociable entre l’humain et la machine. Il ne nous permet pas de penser l’un sans l’autre, il met en scène le maître et l’élève (dissipé).


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