31 mars 2014, il est 20h30, je vis dans un studio d’étudiant. Dans une pièce carrée se trouve mon lit, une armoire, un bureau en « L » construit à partir de planches. J’allume la télévision qui s’y trouve et l’ordinateur posé à côté. Je n’ai pas de smartphone mais j’ai Twitter, j’allume l’interface web me retrouvant avec deux écrans pratiquement côte à côté : France 4 d’un côté, Twitter de l’autre.
Je m’apprête à vivre une nouvelle expérience audiovisuelle, je l’attends depuis plusieurs semaines avec impatience.
20h45, c’est le début d’une expérience de 9h10 intitulée Tokyo Reverse. À l’image, un homme est adossé à un mur tagué, il se redresse et commence à marcher dans une rue de Tokyo. Et il va continuer à marcher durant une bonne partie de la nuit. Ce film expérimental de la mouvance Slow TV suit en plan séquence un homme déambulant dans les rues de la capitale japonaise. Cette idée simple est tout de même composée à partir de trois particularités essentielles.
Tout d’abord, le film sera diffusé à l’envers ; autrement dit, le personnage principal marche en arrière pendant 9h, mais le film sera diffusé dans l’autre sens de manière à ce qu’il semble marcher dans le bon sens et que tout Tokyo autour de lui recule. L’idée donne au film une sensation d’étrangeté, autant dans la désynchronisation du sens entre le personnage et son environnement que dans la démarche caractéristique que cela donne à cet homme.
La seconde spécificité est que le son sera joué live par le pianiste luxembourgeois Francesco Tristano à La Bellevoise à Paris, et diffusé également en direct sur Radio Nova. Le travail électro-acoustique tenant lieu et place des sons de la ville pour nous déplacer dans des nappes sonores lancinantes.
Le dernier point, et non des moindres, est que le film est pensé comme une expérience qui relie la télévision à Twitter. Durant sa déambulation, le personnage est amené à prendre des photos de la ville et les twitter, à partager des messages et son expérience sur le réseau. Ces éléments seront diffusés en temps réel sur Twitter au moment où le personnage les posts à l’image sur France 4.
L’ensemble donne une impression de temps réel à l’expérience, de connexion au personnage et à sa longue déambulation dans Tokyo. Le projet devient également un espace d’expérimentation de diffusion d’un film multimédias et multi-supports synchronisés.
Ce travail a été catégorisé dans cette mouvance des années 2010 de Slow TV, concept venu de Norvège et décrivant des projets pour la télévision qui s’étirent sur le temps long et bien souvent sans intrigue. Il peut s’agir de suivre des personnes qui marchent, un groupe de baleines en période de reproduction ou de longs travellings sur des paysages naturels. L’idée ne rencontre pas réellement son public en France mais sous-entend une nouvelle manière de regarder la télévision qui correspond à une réflexion sur la multiplication des écrans et des interactions. Si la télévision doit — de force — laisser une place au smartphone durant la diffusion d’un film, il s’agit donc de réfléchir à des manières d’écrire les programmes télévisuels en ce sens. Pourtant, l’approche est ici plutôt critique et ne favorise pas la fragmentation mais plutôt une forme narrative douce (voire immersive) dans lesquels les écrans se croisent ponctuellement, patiemment.
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Il est 2h du matin, j’ai toujours les yeux rivés sur mes deux écrans. Je fatigue mais je ne peux plus décrocher le regard de cette perturbante image de marche. Je finirai par m’endormir, télévision allumée, ouvrant parfois un oeil pour regarder le personnage marcher encore, me réveillant finalement pour regarder la dernière montée d’ascenseur et la vue de Tokyo du haut d’une tour. Puis générique, il est 6h, on est mardi matin, la journée peut commencer.
Le film aura d’excellents retours sur Twitter mais, comme on pouvait s’y attendre, il est peut suivi à la télévision. L’expérience est pourtant intéressante et propose, par des procédés minimaux, de nous laisser déambuler dans un étrange Tokyo. Proche du documentaire, la proposition est tout autre et interroge davantage le corps de l’interprète dans un espace urbain connecté. L’approche reste contemplative et interroge la vitesse du monde et de la consommation de l’information en ligne (l’iPhone et Twitter ne sont lancés que sept avant cette expérience). L’idée de ralentir est au coeur du propos et positionne nos expériences connectées comme une possibilité d’entrer au profondeur au sein d’un univers plutôt que d’alterner en continue entre des supports et des sujets.
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Le film interroge ici une spécificité de la virtualité : son rapport à l’actuel. C’est pour cette spécificité que j’écris aujourd’hui sur ce film.
« En toute rigueur philosophique, le virtuel ne s'oppose pas au réel mais à l'actuel : virtualité et actualité sont seulement deux manières d'être différentes. » Cette citation de Pierre Lévy (1998) permet une entrée analytique sur ce qui se passe dans Tokyo Reverse. Le virtuel est ce qui existe en potentialité, qui doit être activé. L’actuel est quant à elle la part potentielle ou virtuelle qui a été activée, qui existe maintenant en acte. Le film est ici préenregistré et s’actualise comme support linéaire structurel à partir duquel vont naître la musique et les tweets. Ces derniers étant l’actualisation du projet en temps réel. Accompagné par l’effet de vidéo inversé, l’ensemble interroge largement les croisements de temporalité propre aux espaces virtuels. Il n’y a pas d’un côté le virtuel et de l’autre le réel, il y a d’un côté le virtuel et de l’autre l’actualisation d’une potentialité.
C’est ainsi que le virtuel fait sens, entrelacé à notre existence, complexifiant notre rapport au temps et à l’espace.
L’expérience Tokyo Reverse est une première approche, pour un médium non interactif ou interfacé. Il y interroge pourtant de manière pertinente ces espaces narratifs possibles, complexifiant largement notre rapport au réel et ici, au temps.
FIG 01. Såndl (Simon Bouisson et Ludovic Zuili), Tokyo Reverse, 2014