011 Panther Modern Gallery

Écrit par Antonin Jousse le 11 février 2026

Créée en 2013 par l’artiste-avatar LaTurbo Avedon, la galerie Panther Modern est un des projets pionniers de lieu d’exposition en ligne. Plus intéressant encore, l’idée de l’artiste est une forme alternative entre l’espace 3D et le site internet. La galerie n’est pas uniquement un site web car les projets exposés se déploient dans des espaces tridimensionnels dont la caractéristique architecturale est essentielle ; mais pas non plus un monde 3D ouvert puisque les restitutions se font aux formats choisis pas les artistes, dans des liens indépendants sur le web.

Ce format unique s’appuie sur les nombreuses années d’expérience de LaTurbo Avedon qui travaille avec et dans les espaces virtuels. Utilisant de multiples avatars, iel propose des performances, films et sculptures qu’iel expose aujourd’hui dans les plus grandes institutions du monde (HEK Basel, Centre Pompidou-Metz, Panke.Gallery, The Whitney Museum, Julia Stoshek Collection, Koening Gallery ou encore MUTEK Montreal). Son travail éprouve la relation à l’identité, aux genres et aux autres dans une interrogation plastique et profonde des espaces numériques (jeux vidéo notamment).

Dans un texte de 2016, LaTurbo Avedon décrit ce projet de galerie, il s’agit là d’un des très rare texte sur ce projet, particulièrement venant de son auteur. Iel y soulève deux points essentiels pour la compréhension de ce projet que nous allons ici analyser : un rapport particulier de l’artiste au milieu de l’art et à son écosystème d’une part, de l’autre le rapport à l’architecture et aux propriétés physiques des environnements 3D.

1/ Libération de l’écosystème artistique

Dans l’article, LaTurbo Avedon décrit un rapport complexe à l’écosystème de l’art. Non pas dans un rejet d’une forme institutionnelle, mais plutôt dans une logique de complément, de diffusion ou de travail sur des formes difficiles à montrer. C’est avec nuances que l’artiste met en avant un certain nombre de points qu’iel souhaite développer via sa galerie.

Tout d’abord, iel relève un décalage entre les formes produites, leur diffusion dynamique rapide et mouvante sur internet et le décalage avec les expositions dans les institutions (texte de 2016 je le rappelle). Je le cite : « Il faudra du temps avant que ces travaux puissent trouver un endroit approprié dans les musées physiques et les collections, ce qui rend encore plus urgente la nécessité de créer des canaux permettant de les voir et de les comprendre. » De manière plus militante, iel indique également « Je voulais en finir avec les paramètres d’exposition, les restrictions financières, pratiques et politiques qui peuvent façonner l’aboutissement des projets d’un artiste. » Les deux informations se recoupent dans une idée de spontanéité — assez propre aux réseaux et aux créations en ligne — qui permet une accélération du processus de diffusion. La Panther Modern est une maison, un lieu d’accueil d’artistes à qui LaTurbo Avedon fournit une salle dédiée qu’iels peuvent explorer à leur guise.

L’artiste relève un dernier point, la peur du manque, celui de ne pas voir les œuvres. Cette question est intéressante car iel repositionne ici la notion d’accessibilité des œuvres dans le cadre numérique qu’Internet peine à résoudre. Je le cite de nouveau : « Une grande motivation pour commencer Panther était la peur de manquer quelque chose. Il y a tellement d’expositions que nous manquons faute de temps, de moyens financiers ou parce qu’elles se tiennent loin de notre lieu de résidence. Vous pouvez trouver un catalogue dans une librairie, ou dénicher l’installation au moyen d’une recherche d’images, mais la plupart des expositions se tiennent puis disparaissent. Les objets d’art sont dispersés dans des studios, des appartements et des collections. Je voulais créer un espace qui pourrait résoudre certains de ces problèmes, en faisant appel à une installation raccordée à un fichier électronique comme un moyen de garder les œuvres accessibles. »

Et ce point relève aussi de la spécificité de ce travail qui introduit notre partie suivante. Comment produire une structure numérique en ligne qui puisse soutenir cette idée ? Quelles formes ? Quel lieu, quelle architecture ? Surtout, quelle modularité et pour quelle accessibilité ?

2/ Une architecture sans propriété physique

C’est à ce niveau que nous rentrons au cœur de la virtualité et de la conception de la Panther Modern. Dans la continuité du point précédent, LaTurbo Avedon relève qu’iel souhaite monter ce projet pour avoir un lieu « Ne nécessitant aucun espace physique, le format donne autant de latitude créative que possible. » Mais au-delà des libertés institutionnelles et financières, l’artiste décrit un intérêt pour la conception d’espaces et d’architectures 3D induisant de nouveaux paradigmes de travail avec les artistes. Iel formule ses hypothèses et problématiques comme suit :
« Quel serait le rôle de l’architecture dans un espace sans propriétés physiques ? Comment la chambre serait-elle montrée ? C’est ce sentiment d’incertitude qui continue à dynamiser mon intérêt pour les installations virtuelles; chaque nouvelle pièce est l’occasion de redéfinir les fichiers sources qui sont fournis aux artistes. »

Entrons dans le détail en partant du leitmotiv indiqué dans l’onglet about du site de la galerie : « Panther Modern is a file-based exhibition space, encouraging artists to create site-specific installations for the internet. »
Commençons par la pensée architecturale induite dans cette phrase. Panther Modern est pensée, comme indiqué ci-dessus, pour réfléchir une architecture qui n’a pas de règle physique. LaTurbo Avedon conçoit sa galerie en 3D, bloc par bloc, chacun d’entre eux ayant un espace intérieur proposé à un·e artiste. Chaque bloc à son architecture propre, intérieure et extérieure, le bâtiment dans son ensemble évolue à chaque nouvelle invitation d’artiste pour ressembler à un paradoxale assemblage de boîtes, tenant autant de l’architecture que de la sculpture (Fig. 01). Au-delà des murs, l’artiste insiste sur l’absence de règle physique dans le bâtiment, son monde 3D est libéré de toute spécificité matérielle. La seule limite est de laisser travailler les artistes à partir de la chambre fournie. Nous le verrons ensuite, ces derniers s’approprient ensuite l’endroit en essayant parfois d’en repousser toutes les limites architecturales et logiques. Ce monde sans règle est le cœur même du projet de LaTurbo Avedon, la galerie est un espace dynamique non figé qui évolue au fur et à mesure des participations et qui ne présente d’autre caractéristique que le dessin initiale de ses salles d’expositions, elles-mêmes pensées comme des formes à explorer pour les artistes plus que comme des délimitations ou espaces emmurés.

L’architecture est également accompagnée par une composante technique structurée en fichiers. Chaque artiste reçoit comme lieu d’exposition un fichier 3D contenant la salle qu’iel aura à explorer. Les artistes peuvent l’utiliser comme bon leur semble et surtout restituer le format de leur choix (fichier 3D, images, vidéos, etc.) Le résultat est montré sur le site de la galerie, le public voit lui aussi un fichier html qui accueille le projet, y compris quand celui-ci se déploie sous d'autres instances. Le rapport au fichier n’est pas qu’une question technique, elle atteste de la liberté totale des artistes dans les espaces fournis par LaTurbo Avedon et permet également une archive et un maintien des propositions artistiques, voire même une évolution des œuvres dans le temps (je ne crois pas qu’il y est un exemple actuellement). Le format final étant d’une grande simplicité d’accès pour le public tout en offrant une liberté immense de création et de spatialisation des pièces. Les œuvres quant elles, seront nommées du numéro de la pièce qui les accueille.

3/ Quelques exemples

En 2014, l’artiste Oliver Haidutschek est le premier à investir la galerie et développe un projet pour la Room One. L’espace est rectangulaire, un côté de la pièce est découpé de grandes fenêtres laissant passer la lumière du soleil et la vue de l’extérieur, le côté opposé donne sur un couloir surélevé séparé par un mur de barreaux rectangulaires, laissant lui aussi filtrer la lumière. L’artiste décide d’occuper la salle rectangulaire principale avec une sculpture organique (ou composée de piscines en plastique gonflable) en trois strates posée sur une plaque légèrement ondulée dont la surface ressemble à du métal rouillé ou du cuivre (Fig. 02). L’ensemble prend la lumière et brille légèrement, comme du plastique de basse qualité. La sculpture signifie son artificialité tout en proposant une mise en scène réaliste et plausible. L’architecture anguleuse et rectangulaire de la pièce contraste avec les formes rondes de la sculpture.

En 2015, Kim Laughton intervient dans la Room Eight (Fig. 03), grande salle haute de plafond, éclairée par des baies inclinées, espace équipé d’une mezzanine façonnée par des colonnes de béton. Sorte de white box post-numérique, le lieu tient autant de la salle d’exposition que des bureaux d’Apple. Kim Laughton décide d’y réinterpréter l’espace en tant que tel. Il transforme le lieu en une galerie d’art fermée, en cours de montage (ou de démontage) d’une exposition. Des socles encore vides et fraîchement peints, protégés par des cordons de sécurité, des tables de travail, des cartons encore fermés, des toiles entassées et des écrans toujours posés au sol. Au milieu de cette exposition à peine déchargée, une œuvre semble déjà installée sur son socle, mais encore protégée par une bâche en plastique semi-transparente. On y distingue la supposée sculpture de Kim Laughton, un bronze peut-être, cachée sous le tissu qui dessine à peine sa silhouette. L’ensemble est digne d’un excellent espace liminal, abandonné depuis quelques minutes par les techniciens ou depuis des décennies, le lieu est figé dans le temps, son espace bloqué entre rénovation et ruine.

En 2015 également, Mark Dorf a une toute autre approche dans la Room Nine. Son espace est plus restreint et se concentre autour d’une pièce percée de deux entailles formant deux ouvertures lumineuses, deux hublots sont au mur (Fig. 04). L’autre côté de la pièce centrale est ouvert sur une passerelle (Fig. 05). L’artiste trouble la perception de l’espace, d’un côté il accepte la salle restreinte dans laquelle il fixe sagement au mur des sculptures de couleurs et de grandes tailles reprenant des séries de visages, utilisant les deux hublots comme des vues sur des espaces fermés dans lesquels poussent des arbres. Mais de l’autre côté, la passerelle semble menée sur un espace infini, extérieur et intérieur à la fois associant de la roche, des plans lumineux et des textures plaquées. L’espace ressemble à un mauvais décors de science fiction et pourtant, l’homogénéité de la 3D trouble la compréhension du lieu. L’artiste fait osciller ses formes entre l’immense et le restreint, entre le volume, les aplats et les jeux de lumière.

En dernier exemple, le travail de Claudia Hart en 2015 dans la Room Thirteen. Cette dernière est une pièce restreinte, haute de plafond, ce dernier est ouvert sur le ciel et l’un des côté de la pièce donne également sur l’extérieur. L'endroit tient davantage du patio que de la salle d’exposition, entre intérieur et extérieur. L’artiste y expose une installation de plantes fictives, colorées et brillantes composée en une zone d’herbe, un arbre tropical violet, des bosquets de pommes de pain et une fleur orange géante (Fig. 06). Le tout donnant sur la vue extérieure d’une forêt de sapin enneigée fabriquée à partir d’une image plaquée sur une surface plane. L’ensemble nous dépeint un décors de nature, un patio (ultra) artificiel voulant nous offrir un havre de paix quelque peu malaisant. La proposition est puissante et interroge également le lieu, son intérieur comme son (faux) extérieur, nous propose un contexte fictionnel global mettant en scène une nature sans vie, figée dans cette galerie-fichier pour l’éternité.

4/ Conclusion

La proposition de LaTurbo Avedon est forte, nuancée. Elle propose d’interroger l’espace numérique comme une ouverture tout en laissant apparaître sa nature artificielle — sa virtualité justement — en cela que le lieu n’existe qu’en une série de fichiers à actualiser, qu’en forme de traces à sauvegarder sur un disque dur. En même temps, la Panther Modern Gallery intervient dans le jeu de la conservation, qu’est-ce qui fait œuvre ? Pour quel public ? Et comment conserver cette expérience de l’exposition ? Voire même, fournir la même expérience à tous les spectateurs, sans limite technique ou physique, sans interruption ni fin. Il s’agit bien, comme iel le propose, de création in situ pour internet. Jouant sur l’ambiguïté de travailler dans un monde 3D, mais aussi au cœur d'un serveur, au cœur de la matérialité même du web, dans un ici et partout, dans une architecture fixe et fluide à la fois. La nature des mondes virtuels se montre ici sous sa complexité, son étrangeté et son caractère fondamentalement humain.

Une galerie virtuelle à actualiser, encore.



LaTurbo Avedon, "LaTurbo Avedon – Panther Modern et les expositions reliées à des fichiers électroniques", dans ETC MEDIA, (108), 2016, p.50–57.
Lien de l'article : https://www.erudit.org/fr/revues/etcmedia/2016-n108-etcmedia02639/83107ac.pdf
Lien de la galerie Panther Modern
Site internet de LaTurbo Avedon

Vue 3D d'ensemble de la Panther Modern Gallery

FIG 01. Vue 3D d'ensemble de la Panther Modern Gallery

Vue 3D de la scultpure de Oliver Haidutschek, forme organique de couleur posée dans une salle rectangulaire haute de plafond

FIG 02. Vue de la sculpture de Oliver Haidutschek, Room One

grande salle vide ressemblant à un hangar, des objets trainent au sol, au fond une sculpture emballée sur un socle

FIG 03. Vue de l'installation de Kim Laughton

vue d'une salle rectangulaire dont les trois murs sont recouverts par de grandes sculptures 3D de portraits

FIG 04. Vue de la première pièce de l'installation de Mark Dorf

vue d'une salle avec une passerelle posée dans un décors rocheux équipé de panneaux lumineux

FIG 05. Vue de l'ensemble des deux salles de l'installation de Mark Dorf

des plantes sont installées dans une salle ouverte vers l'exétieur, dehors, un paysage de foret de sapins enneigée

FIG 06. Vue de la salle de Claudia Hart, intérieur et extérieur