012 Ma timeline est en guerre

Écrit par Antonin Jousse le 27 mars 2026

Quelques minutes après une frappe israélienne sur Téhéran, le journal Le Monde ouvre une de ses pages « live » pour documenter en temps réel la journée dévastatrice du 28 février 2026, et les suivantes.

Nous nous préparions depuis plusieurs semaines à cet événement mais ça y est !

7h39 : Bonjour et bienvenue dans ce live consacré à la « frappe préventive » d’Israël sur l’Iran
La guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran — voire l’entièreté du Moyen-Orient — est lancée. En quelques secondes on passe de « fumée dans le ciel de Téhéran » à l’entièreté des villes du pays bombardées.
Et les premières images …

Depuis longtemps nous y sommes habitués, depuis le 11 septembre 2001, nous sommes gavés d’images de guerre, de bombardements, de génocides. Comme pour garder une peur latente certainement, restez bien sage surtout, consommez nos images sur vos écrans, mais contentez vous de liker notre propagande. Un fil continu de violence entrecoupé de publicité. La brutalité nous garde bloqué, donc a de la valeur. Depuis le début de la guerre en Ukraine et le génocide à Gaza, ces images font entièrement parties de notre poids quotidien, ce fardeau de fureur que nous portons à la place de nos dirigeants, accompagné de notre écrasante incapacité à réagir. Nous ne pouvons que contempler le spectacle, il semble même que ce soit l’objectif de cette diffusion algorithmée, nous rendre impassible, insensible, lobotomisé aux annonces d’enfants tués, à leur interminable énumération.

L’artiste Marianne Mispelaëre décrit bien ce phénomène : « Nous pouvons tous être éveillés à la terreur contemporaine, nous en avons ici et maintenant la capacité technologique, historique, philosophique ; la conscience est à portée de main pour celui qui l’active. Mais nos yeux sont tellement exposés aux images de violence que ça ne provoque généralement plus grand chose en nous ; leur accumulation en a amoindri l'effet. Elles passent vite devant nos yeux éveillés. Nous voyons sans voir les images qui défilent sur les écrans. C'est alors qu'une image, parfois, nous attend. » (voir le texte Se sentir regardé par la violence en note de bas de page)

Mais dans ce texte, elle nous donne une porte de sortie, pas pour fuir mais pour lutter : « C'est alors qu'une image, parfois, nous attend. » Elle le fera dans son action performative collective No Man’s Land tirée d’une image de migrants à Calais aux mains rayées de brulures blanches levées vers le ciel. Gestes collectifs, expérience commune, près du corps pour s’éloigner des écrans, pour mieux comprendre ou au moins ressentir.

Oui mais voilà … pour moi, Téhéran, c’est la maison, la famille — celle de ma compagne, des anniversaires, des soirées, des cafés, des projets, des ballades et des maïs grillés dans les parcs.

Je connais ces paysages, je connais cette ville, je reconnais les bâtiments et les enseignes. Sous l’épaisse fumée des bombes, je connais des noms.
Et la timeline se ponctue de coups de téléphone, pour essayer de savoir si tout va bien, là-bas, si loin et pourtant tout près.
Donc on surveille la timeline, celle du Monde, celle d’Instagram, celle de BBC Persian, on scrute les images pour reconnaître les rues, ou surtout pas. On envoie des messages, parfois des visios — quand la coupure d’Internet n’est pas utilisée comme arme de guerre.
La violence est palpable même à distance, mais loin, mais proche, mais pas tant.

13h00 : Quarante morts à l’école touchée dans le sud de l’Iran
Des enfants, encore et toujours ! Ah non pardon, finalement c’est soixante-trois morts et 92 blessés, puis 108 morts deux jours plus tard. Après tout ça arrive souvent de mal viser.

Et on continue.
L’expérience de l’ultra violence, à distance, derrière un écran scrollable à l’infini. Puis les discours nauséabonds et irresponsables des dirigeants politiques du monde entier. Puis les commentaires, entre bienveillance, haine et inutilité, rien ne semble convenir de tout de façon.
Tout ça ponctué par la vie quotidienne, les repas, les jeux d’enfant, le parc, le travail, les heures à scroller. C’est au coeur d’une ère post-digital que nous vivons désormais les conflits. Ces derniers ne se sont pas transformés en guerre numérique pour épargner des vies — bien au contraire, en revanche nous les vivons dans une expérience hybride. Une nouvelle forme de violence psychologique.

La timeline devient vite un scroll infini d’images, une ultra-documentation qui joue avec nos émotions. Je cite l’artiste Filipe Vilas-Boas qui étudie ce phénomène dans son projet My Timeline is on Fire (le nom de ce billet est d’ailleurs inspiré du nom de cette vidéo) : « L'information est maintenant produite, diffusée et stockée collectivement, ce qui augmente la surcharge de nos timeline et de nos centres de données. Comment cela affecte-t-il et déforme-t-il notre monde et nos émotions ? Comment cela transforme-t-il notre expérience et notre perception de la réalité ? Que traversons-nous émotionnellement, médiatiquement, collectivement, consciemment et inconsciemment ? Que pouvons-nous lire dans les cendres d'un phénomène local et mondial ? »

*

Quelques jours plus tard.

Toujours les mêmes vagues d’images. Plus de violence, physique, textuelle, verbale, sonore. Plus de poids. Plus de peur.
Le smartphone toujours en charge, de jour comme de nuit, la lumière de l’écran sur le visage. Le corps fatigué, maintenu debout par les notifications et les impératifs. En colère par l’écoeurante violence de quelques personnes jamais jugées. N’en pouvant plus de cette relecture virtuelle, linéaire, infinie et délocalisée.
Regarder la violence de haut en bas pour s’informer, pour surtout rester lié, pour ne pas perdre le contact, même virtuel.



Lien vers la page live de Le Monde
Filipe Vilas-Boas, My Timeline is on Fire, 2019. Voir le projet ici
Mariane Mispelaëre, Se sentir regardé par la violence, 2017-2018 : lire ici
Mariane Mispelaëre, No Man's Land, 2014-2016. Voir le projet ici

fumée qui s'élève au dessus d'un quartier de Téhéran.

FIG 01. Photographie de la fumée s'élevant au-dessus d'un quartier de Téhéran, image publiée par Le Monde, 28 février 2026