013 Exposition "13 Scores Against Tech Fascism"

Écrit par Antonin Jousse le 31 mars 2026

13 Scores Against Tech Fascism … c’est le programme annoncé de ce site internet gris, minimal, recouvert de grand texte texte en serif qui apparaissent au passage de la souris, laissant une trace blanche indélébile sur le fond de la page. Le design est à l’image de son titre, brut, réactif, il laisse des traces et demande à être activé, une proposition graphique forte qui introduit des propositions artistiques, techniques et (h)activistes qui le sont tout autant.

C’est aussi entre janvier et février 2026 que cette exposition est présentée à la galerie en ligne Error 417 Expectation Fail (Fig. 01) — projet curatorial porté par le collectif suisse !Mediengruppe Bitnik et Heiko Schmid. L’exposition a également sa version matérialisée au Lothringer 13 Halle de Munich (Fig. 02), en sous-partie de l’exposition Antifascism: Now. Ce texte est une réflexion autour de certains projets présentés ainsi que sur les formes de cette proposition.

Ainsi, l’exposition 13 Scores Against Tech Fascism est, comme son nom l’indique, une page web qui présente treize propositions artistiques, techniques, voire (h)activistes, pour lutter contre le technofascisme. L’exposition se veut comme un guide technique, conceptuel, plastique et humoristique pour lutter contre cette prise du pouvoir anti-démocratique et technologique. Voici un extrait traduit en français du texte de présentation de l’exposition qui résume ce point :
« Le fascisme technologique est ici compris comme une structure de pouvoir et comme des systèmes de contrôle, d'exclusion et de manipulation qui ont atteint une qualité distincte avec l'émergence des technologies actuelles. Des infrastructures de surveillance et de la prise de décision algorithmique aux systèmes de prédiction comportementale et à l'IA émergente, les logiques fascistes sont profondément ancrées dans les outils avec lesquels nous interagissons quotidiennement. En imposant des idéologies d'exclusion et des mentalités élitistes tout en standardisant les modes de pensée, d'expression et de participation, la technologie renforce les hiérarchies, liant la maîtrise technologique à la valeur sociale, souvent selon des critères raciaux ou de classe. Ces systèmes décident qui peut participer et qui est exclu, limitant ainsi l'action et la représentation.
Dans le cadre de l'exposition, la partition devient un lieu d'action. Les manuels, les guides pratiques et les instructions recèlent un potentiel émancipateur. Le caractère ouvert et procédural des instructions est mis en avant, invitant les visiteurs à interpréter et à improviser, à se réapproprier leur autonomie et leur espace face à la marchandisation. »

L’exposition est structurée sur une logique de diptyque : une proposition plastique et/ou narrative, voire technique (nommée sur le site Projects), toujours accompagnée d’un guide pratique formé d’une liste d’instructions en lien plus ou moins direct avec le projet (nommé Scores). Chaque artistes ou collectifs étant amené à proposer un projet et à écrire ces Scores en lien avec leur proposition. C’est dans cette structure que le projet se fonde autant sur une expérience esthétique d’exposition que sur une proposition manifeste et activiste. Cette exposition propose ici une relecture de la place de l’art dans nos sociétés, une pensée plastique en acte qui situe l’art comme un objet de résistance en période de crise et de lutte contre le fascisme. Ici, les propositions offrent autant d’imaginaires que de solutions. Mais surtout, le projet se construit dans une association physique et virtuelle, liant les deux dans une relation forte de virtualité, de potentiel et d’actuel activable (voir blog 010 sur ces questions). L’espace virtuel est ici réel et tangible, mais aussi activable et partageable pour une forme de résistance plastique et sous-marine, une force artistique nouvelle face à un technofascisme de plus en plus agressif et mondialisé.

C’est en ce sens que le premier projet présenté est conçu, entre proposition artistique, réaction technologique de défense et réflexion mythologique. Ce travail a pour titre Mij (The Fog) (voir Fig. 03) et est développé par le collectif Rojava Center for Democratic Technologies, fondé par Dani Ploeger. Le Score de ce projet étant « Comment se défendre avec une technologie mythique ? » Ainsi indiqué dans le Score comme dans le projet, l’idée de ce travail est de « construire une arme low-tech dotée d'un pouvoir mythique. » Ce projet est un système de défense mobile contre les missiles à laser semi-actif (SAL), tels que le MAM-C de fabrication turque, développé pour être utilisé sur des véhicules en mouvement. S'inspirant des principes de la révolution du Rojava, il combine une technologie couramment accessible avec le mythe sumérien d'Anzû. Anzû étant un oiseau maléfique qui a volé la tablette des destins aux dieux et a ainsi acquis le pouvoir sur le monde. Ninurta, le dieu du tonnerre et du brouillard, l’a ensuite vaincu en s'approchant à travers la brume et en narguant l'oiseau jusqu'à ce qu'il soit épuisé. Le projet reprend le narratif de ce mythe et le transpose comme un outil technologique de déstabilisation de missile. Anzû est la balistique utilisée par l’armée turque, Ninurta est une sculpture imprimée en 3D qui peut détecter la présence de missiles MAM-C et déclencher une brume sortie de sa bouche pour brouiller le missile et rendre invisible la présence d’un véhicule.
Le projet prend la forme d’une vidéo et d’une documentation de la fabrication et de l’usage de cette sculpture mythique a vocation défensive. Dans l’exposition de Munich, la sculpture est présentée dans un coffre blanc dont le couvercle est recouvert des instructions d’usages et de fixation sur véhicule du dispositif. C’est entre sculpture, vidéo, performance et activisme défensif que ce projet interroge la capacité d’utiliser les formes de représentation et de narration comme éléments de réponse à des attaques. Comme dans plusieurs de ses projets, Dani Ploeger propose ici une oeuvre profonde qui interroge la brutalité des technologies de guerre et de surveillance ainsi qu’une certaine poésie de la résistance.

Dans cet axe, l’artiste kunsf.xyz présente le projet V-Ball (Voiceball) (voir Fig. 04), une balle de tennis DIY lançable équipée d’une mini-enceinte, conçue pour jouer un enregistrement audio en boucle. Il s'agit d'un objet low-tech, open-source et non connecté qui amplifie les voix étouffées contre la censure, la surveillance et l'oppression (je paraphrase en partie la description du projet). Ce projet est partagé en tant qu'œuvre d'art open source et ressource éducative dans le domaine public. Il vise à explorer la relation entre la technologie, le son et la résistance en tant que déclaration critique et artistique. Ce projet est présenté comme un tutoriel de fabrication des V-Ball. Dans sa version exposée, une balle est suspendue à environ 1m20 du sol, elle est exposée à la fois comme exemple et comme objet arrêté dans son élan. La balle diffuse des sons de manifestation, elle amplifie et perturbe l’origine des sons. Le projet, très simple formellement, s’intègre dans un vocabulaire de lutte pacifique et dans une esthétique minimale.

L’artiste Alexey Boriskin travaille à partir du principe que la technologie est personnelle et politique. Dans son projet Starry Heavens Above You (Fig. 05), il documente une série d'entretiens d'embauche réels menés par l'artiste dans des entreprises technologiques opérant dans des domaines controversés sur le plan éthique : le commerce de cryptomonnaies, le trading à haute fréquence et la cybersécurité, en lien avec des entreprises publiques russes. Au cours de ces entretiens de recrutement, par ailleurs classiques, portant sur les qualifications et la rémunération, l'artiste a introduit des questions sur l'impératif catégorique de Kant, notamment sur le fait de savoir si l'on doit agir uniquement selon des principes qui pourraient devenir des lois universelles, et comment ces cadres moraux pourraient s'appliquer au travail effectué par ces entreprises. Ces questions servent de titre aux différentes vidéos proposées par l’artiste.
Chacune d’entre elle rejoue un entretien en visio sur Zoom, entièrement anonymisé, les noms des entreprises et les identifiants individuels ayant été supprimés, et tous les dialogues ont été rejoués par des acteurs.
Le Score qui accompagne cette proposition rend compte du protocole employé pour réaliser ce projet :

  1. Partez du principe que le technologique est personnel et politique.
  2. Suivez la trace du technologique qui vous traverse, comme le fait le politique.
  3. Remarquez où ces courants convergent.
  4. À partir de là, nommez un principe auquel vous souhaitez adhérer.
  5. Enfreignez ce principe d'une manière qui le renforce.

L’idée étant de se positionner en tant qu’individu face à des entreprises complexes et de grande ampleur. C’est aussi positionner son corps face à une machinerie pour résister. Le projet interroge ici un rapport d’échelle, non seulement de David contre Goliath, mais surtout de se trouver face à des géants impalpables, des entreprises à la matérialité difficile à cerner mettant en perspective ce rapport à Internet, à la toile, au supposé cloud.

Le site continue de se déployer ainsi, jiawen uffline propose de salir ses données personnelles pour les rendre inutilisables par les IA (Fig. 06), Annika Santhanam développe un programme de détournement d’appel publicitaire pour les renvoyer vers les serveurs téléphoniques de la police de l’immigration américaine ICE (Fig. 07), David Huerta propose un dispositif propulsé par fusée conçu pour lancer une attaque de désauthentification Wi-Fi sur le réseau utilisé par la Maison Blanche (Fig. 08), Not Today développe un projet de piratage médiatique contre l’extrême droite (Fig. 09), El Proyecto Sonidero développe un manifeste et un protocole de diffusion de la danse sonidero en dehors du Mexique comme méthode pour produire du commun dans l’espace public (Fig. 10), le collectif permacomputing.net présente son protocole pour créer des collectifs de permacomputing (Fig. 11), Enkaryon Ang questionne la mauvaise traduction de la langue taïwanaise qui passe par un usage du mandarin comme base (Fig. 12), Signal Rising explique son projet communautaire et open source de réseau maillé qui répond parfaitement aux besoins de communautés spécifiques (Fig. 13), Gabe Nascimento présente l’ouvrage Nunc Mais (Antifa Recipes) (Fig. 14), un ouvrage collaboratif axé sur le dialogue qui réfléchit à l'histoire du Brésil et propose des stratégies pour contrer les mouvements techno-fascistes et antidémocratiques actuels, et 868lab expose ses 868wearables (Fig. 15), un projet dédié au développement de matériel de communication open source personnalisé pour les réseaux décentralisés peer-to-peer qui propose de nouvelles formes graphiques et d’interfaces.

Ces treize propositions balayent un champ actif, esthétique et critique du technofascisme, déplacent des regards et des usages de la technologie, utilisent le web comme matière réactive. L’exposition, sous sa forme web, joue de l’ambiguïté de son objet, interroge le rôle du web décentralisé dans la diffusion de projets plastiques alternatifs. Même si l’exposition a été proposée dans un espace physique, cette dernière est structurée et pensée pour le web, se construit autour du texte et de sa mise en page. L’écrit est le corps de la proposition, il en est sa matière critique, sa plasticité est essentielle dans l’esthétique de l’exposition. Cette dernière interroge largement la place du web dans la diffusion de projets d’artistes et le rôle qu’il peut jouer lorsque les dites formes plastiques relèvent du protocole, du texte, de l’activation, de l’interactivité, du partage de fichiers. Il met en exergue ce que nous commençons à étudier comme « art des fichiers » (blog en cours d’écriture à ce sujet). L’espace virtuel est ici le centre du travail, le médium plastique et de monstration, la matière critique et un partage aux règles renouvelées.



Lien vers l'exposition
Lien vers la galerie Error 417 Expectation Fail

site internet de l'exposition 13 scores against tech fascism, on y voit le titre et le menu

FIG 01. Site internet de l'exposition en ligne 13 Scores Against Tech Fascism, 2025

photographie d'un homme debout au milieu d'une rue de Tokyo.

FIG 02. Vue de l'exposition au Lothringer 13 Halle de Munich, 2026, photographie du lieu.

photographie d'un homme debout au milieu d'une rue de Tokyo.

FIG 03. Image extraite de la vidéo du projet Mij (The Fog), du collectif Rojava Center for Democratic Technologies, 2025

une balle de tennis transformée en enceinte est suspendue au plafond d'une galerie

FIG 04. Vue du projet V-Ball de kunsf.xyz, 2025

le texte BERRIES, EGGCOOKER AND THE FUTURE OF TALENT est écrit en blanc sur un fond de ciel étoilé

FIG 05. Extrait d'une vidéo du projet Starry Heavens Above You de Alexey Boriskin, 2025

interface graphique de l'outil de destruction de données

FIG 06. Interface web du projet sorri, my data is too dirty for your model de jiawen uffline, 2025

interface montrant des notifications d'appels et spams

FIG 07. Interface montrant le projet d'Annika Santhanam et les spams téléphoniques, 2025

vue satellite de la maison blanche

FIG 08. David Huerta, vue satellite de la Maison Blanche tirée de la plateforme, 2025

extrait de l'interface web, bandeau de commande

FIG 09. Extrait de l'interface web de Not Today, 2025

une affiche du projet de El Proyecto Sonidero

FIG 10. Affiche du projet d'El Proyecto Sonidero, 2025

extrait de l'interface web de permacomputing qui indique les étapes pour monter un groupe permacomputing en 4 illustrations

FIG 11. Extrait de l'interface de permacomputing montrant les étapes de création d'un collectif, 2025

Extrait de traduction entre le tawainais et l'anglais de Enkaryon Ang

FIG 12. Extrait de traduction de Enkaryon Ang, 2025

photo de New York vue d'un toit

FIG 13. Image de présentation du projet de Signal Rising, 2025

Extrait de l'édition Nunc Mais (Antifa Recipes)

FIG 14. Extrait de l'édition Nunc Mais (Antifa Recipes), 2025

Photographie d'une interface numérique portée en collier

FIG 15. Photographie d'un 868wearables, 2025